Au Gabon, l’armée semble être devenue l’ultime refuge pour une jeunesse en quête d’avenir. Une voie non pas choisie mais subie, fruit d’un système éducatif en crise et d’un marché de l’emploi étroit, verrouillé, et parfois orienté de manière arbitraire.
Le constat est amer : quand un enfant “échoue” à l’école, ou dérive socialement, ses parents, à court d’alternatives, l’envoient dans l’armée pour “le remettre sur le droit chemin”. Ce réflexe parental, qui relève davantage de la survie que d’un véritable projet d’avenir, transforme peu à peu l’armée en débouché par défaut.
Résultat : une institution qui, au fil des années, accueille en son sein une majorité de jeunes sans vocation militaire, sans passion ni engagement véritable. Des hommes et des femmes qui se retrouvent enrôlés non pas pour servir leur pays avec honneur, mais simplement pour fuir un chômage structurel, entretenu et institutionnalisé. Le danger est réel : une armée peu ou mal motivée, surchargée d’effectifs, avec des soldats en surnombre dans les camps, souvent oisifs ou affectés à des tâches peu valorisantes.
Pire encore, les critères de recrutement reflètent un système de tri social inquiétant. Aux diplômés, on ferme les portes ; aux sous-diplômés, on offre les postes d’hommes de rang. Les places d’officiers, quant à elles, sont jalousement gardées pour une élite restreinte. L’armée, censée être un corps d’excellence et de mérite, devient alors un miroir inversé de la société gabonaise : une reproduction des inégalités, des frustrations et des renoncements.
Cette situation révèle un mal bien plus profond : le manque cruel de diversification dans les politiques d’employabilité. Dans un pays riche en ressources et en potentialités, il est inacceptable que l’unique horizon professionnel proposé aux jeunes soit le port de l’uniforme. Le rêve gabonais ne peut se limiter au kaki et aux casernes. Il doit s’ouvrir à l’agriculture moderne, à l’artisanat valorisé, aux industries culturelles, au numérique, aux énergies renouvelables, à l’entrepreneuriat local. Tant de secteurs porteurs restent inexploités faute de vision, de volonté politique ou de stratégies concrètes.
Les jeunes Gabonais veulent rêver autrement. Ils ne rejettent pas l’armée en soi, mais refusent d’y être poussés faute de mieux. Ils aspirent à faire des choix, à vivre de leur passion, à construire une carrière en cohérence avec leurs talents. Il est temps que les décideurs écoutent ces voix, souvent étouffées, mais de plus en plus nombreuses, qui réclament une politique de l’emploi inclusive, diversifiée, et équitable.
L’avenir du pays ne peut pas reposer uniquement sur des militaires “parce qu’il le faut”, mais sur une jeunesse épanouie, engagée, et libre de tracer sa propre voie. Le véritable patriotisme, c’est aussi cela : offrir à chaque citoyen les moyens de réussir là où il se sent utile.


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