Dans une interview accordée à Jeune Afrique, le Général Brice Clotaire Oligui Nguema, avare en parole sur les médias nationaux, a dressé un bilan positif de la transition qu’il dirige depuis le coup d’État du 30 août 2023.

À l’entendre, le Gabon est sur la voie du redressement, la transition suit son cours normal, et la question d’une éventuelle candidature en 2025 ne serait qu’une rumeur. Pourtant, sur le terrain, la situation est bien différente. Entre répression des voix dissidentes, impunité des militaires et promesses non tenues en matière d’emploi et de l’accompagnement des entrepreneurs, la gestion d’Oligui Nguema est de plus en plus critiquée. Beaucoup le pensent, mais très peu osent le dire par peur de représailles.

Un respect des délais… mais à quel prix ?

Le chef de la transition assure que le chronogramme initial du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI) est respecté. Pourtant, plusieurs acteurs politiques et membres de la société civile dénoncent un processus opaque, où seules les décisions du cercle rapproché du général comptent.

Si des avancées ont été observées sur le plan institutionnel, notamment avec l’adoption d’un projet de nouvelle Constitution, la méthode reste problématique. Des opposants, dont certains avaient soutenu le coup d’État, s’inquiètent du verrouillage progressif de l’espace politique avec un Exécutif qui contrôle tout le processus électoral. L’interdiction de manifestations, la censure médiatique et les arrestations arbitraires montrent que la transition est loin d’être aussi apaisée que le laisse entendre Oligui Nguema.

Candidat ou pas ? Un flou stratégique

Lorsqu’on l’interroge sur une éventuelle candidature en avril 2025, le président de la transition répond avec ambiguïté : « C’est vous qui m’apprenes que je suis candidat. Je n’en ai pas manifesté l’intention à ce jour. Mais si les Gabonais estiment que je suis digne de leur confiance et que les actions menées pendant la transition le justifient, j’aviserai. » Pourtant des appels à manifestation de sa candidature sont orchestrés partout dans le pays et des associations naissantes sans réel objet lui témoignent leur soutien. Il pourrait surfer sur cette vague de popularité montée de toute pièce pour légitimer sa déclaration de candidature.

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Car, dans les faits, tout indique qu’il prépare le terrain. L’absence de mesures réelles pour garantir une transition démocratique, la mise en avant de sa propre personne dans la communication gouvernementale, et le maintien de ses hommes de confiance aux postes clés — y compris des PDGistes responsables de la fraude électorale sous le régime Bongo — posent question.

Dans le camp des sceptiques, on redoute une répétition du scénario déjà vu ailleurs en Afrique comme en République Centrafricaine : un putschiste qui promet une transition exemplaire avant de se muer en candidat incontournable. L’histoire récente du continent rappelle que les militaires ayant goûté au pouvoir ont souvent du mal à le lâcher.

Un redressement économique … pour qui ?

Oligui Nguema affirme que « L’économie gabonaise se relève de la gestion catastrophique de l’ancien régime. » Comme depuis le depuis de la Transition, le CTRI et son Gouvernement s’inscrivent dans une position d’accusateurs, chefs de tout, mais responsables de rien. Pourtant sous la transition des centaines des milliards de dette ont été contractés auprès des institutions financières étrangères mais aucun bilan de l’utilisation de cet argent n’est connu des citoyens.

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Sur le terrain, la précarité s’accentue. Si quelques grands groupes de privilégiés bénéficient de la relance économique grâce à des investissements ciblés, les Gabonais lambda peinent toujours à voir un changement dans leur quotidien. Le prix d’une baguette de pain, d’un œuf ou d’un kilo de riz n’ont jamais changé tout au long de la transition en dépit de la révision de la mercuriale.

L’inflation persiste, les salaires restent bas avec des primes accordées aux militaires, et les conditions de vie ne s’améliorent pas. Pire, certaines décisions du gouvernement, comme la suppression de la prise en charge de certains médicaments remboursables par la CNAMGS, aggravent la situation des classes populaires. Pendant ce temps, l’armée et certains cadres du régime semblent jouir de la situation. En quelques mois, certains se sont acquis des biens immobiliers à hauteurs de plusieurs millions et la taille ne leurs comptes bancaires n’a fait l’objet d’une enquête par la commission nationale de lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite (CNLCEI).

Une transition qui confisque la parole populaire

Le général affirme que « Mes concitoyens me font confiance surtout parce que je me suis engagé à leur redonner leur dignité et la fierté de porter le beau nom de Gabonais !» , mais cette confiance est-elle vraiment librement exprimée ? Plusieurs organisations de la société civile dénoncent une recrudescence des intimidations à l’encontre des activistes et journalistes critiques. Des marches même pour des causes autre que politique ont été interdites, et les opposants sont souvent accusés de vouloir « saboter la transition ».

L’impunité dont bénéficient certains militaires est également un sujet de préoccupation. Depuis le coup d’État, plusieurs cas d’abus et exactions ont été signalés allant jusqu’aux meurtres, mais les sanctions se font rares. Les militaires, notamment les agents de la Garde Républicaine (GR) sont protégés par leur hiérarchie. Cette transition, censée rompre avec les dérives du régime Bongo, semble plutôt reconduire un système de privilèges où l’armée dicte sa loi et où l’uniforme militaire confère une certaine immunité judiciaire.

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Un bilan en trompe-l’œil

Si Oligui Nguema veut donner l’image d’un homme soucieux du bien-être des Gabonais, la réalité est plus nuancée. Après avoir annoncé un recrutement massif des jeunes à la fonction publique, seuls quelques favorisés ont pu obtenir gain de cause. Le bilan de la mesure d’accompagnement des PME locales proposée comme alternative avec l’octroi des marchés de moins de 150 millions se fait toujours attendre.

Les entreprises indiennes, chinoises et même camerounaise continuent de dicter leurs règles commerciales et leurs lois en matière d’employabilité de la main-d’oeuvre gabonaise. La restauration de la dignité des Gabonais semble aujourd’hui plus qu’un slogan que tout autre chose au regard des précédents.

La transition actuelle ressemble de plus en plus à une confiscation du pouvoir par une élite militaire qui ne semble pas pressée de céder la place. Entre discours rassurants et répression des voix discordantes, le général devra faire plus que des déclarations pour convaincre qu’il ne suit pas le chemin des régimes qu’il prétend avoir combattus.

À moins que la transition ne soit qu’un tremplin vers une présidence militaire déguisée en projet démocratique.